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Livre Rumeur sur Internet Comprendre, anticiper et gérer une cybercrise Didier Heiderich
"Un murmure assourdissant" « Ce n'est pas étonnant qu'internet soit devenu assez puissant pour satisfaire tous les espoirs de ceux qui l'utilisent. Après tout il a été conçu pour résister à une guerre nucléaire, et pas simplement aux petits potins des hommes politiques. » Denise Caruso, Extrait du journal New York Times (1) Après les attaques du 11 Septembre 2001 aux États-Unis, 64% des Américains adultes ont utilisé internet pour s’informer sur les attentats (2). Ce chiffre n’est pas anecdotique : il signifie qu’aujourd’hui, il n’est plus possible de faire abstraction d’internet lorsque l’on évoque la communication. Toutes les entreprises, toutes les administrations, tous les syndicats le savent. Pourtant ce vecteur reste encore sous-estimé lorsqu’il n’est pas purement et simplement sacrifié par les entreprises, voire les services de l’État, en situation de crise. Pourquoi est-il si difficile pour l’establishment de s’exprimer sur internet alors que les individus se sont appropriés, avec une célérité sans égal dans l’histoire de l’humanité, ce nouveau moyen de communiquer ? Nous ne saurons pas quelles informations les américains ont pu trouver dans le foisonnement d’internet après les attentats. Nous ne saurons jamais ce qu’ils ont pu se dire à travers les millions d’emails qu’ils ont échangés suite à cette tragédie. Ces questions ne trouveront pas de réponse car cette liberté de choix et d’action est le propre du réseau des réseaux. C’est peut-être parce qu’il n’est pas possible de contingenter, maîtriser, contrôler internet que certains l’appellent « les autoroutes de la désinformation », prenant le contre-pied de son appellation usuelle. Mais souvenez-vous : dès 1998, le réseau d’espionnage anglo-saxon « Echelon » (3) était dénoncé sur le web alors que les États niaient son existence. Sur internet règne un bruit de fond, un murmure qui s’amplifie dès qu’une crise éclate. D’abord léger, en apparence anodin, le bruit s’écoule en permanence sur le réseau, prend des chemins insoupçonnés, se fige parfois et se cristallise pour devenir hurlement. Dans le brouhaha d’internet des cris se font entendre jusque dans le monde réel et ceux qui tentent de canaliser cette rumeur ne font généralement que l’amplifier en lui donnant le crédit qui manque encore au réseau. Internet est le lieu où circulent les persiflages les plus fous, mais aussi les plus effroyables et insoutenables vérités, le murmure du cyberespace devient assourdissant pour les tenants du pouvoir. De la rumeur d’internet peuvent s’échapper des cris stridents capables de briser les cathédrales de verre des multinationales, comme ce fut le cas pour Emulex qui a vu fondre 2,1 milliards d’euros de capitalisation en raison d’un faux communiqué de presse diffusé en ligne, nous verrons plus loin comment. De nombreuses forces s’affrontent dans le cyberespace, entre celles qui sont à l’origine des tempêtes et celles qui tentent de s’en protéger. Les rumeurs qui circulent sur internet, les informations tronquées, les sites Web protestataires, le cyberactivisme, les manipulations orchestrées en ligne, les attaques de pirates informatiques, les assauts de concurrents, les sites Web de crise ou de lobbying se sont multipliés ces dernières années. Internet est devenu le lieu où naissent et s’amplifient des crises multiples, simples remous ou déferlantes dévastatrices, qui dépassent les frontières et prennent des dimensions et des formes parfois surprenantes. Aujourd’hui, une guerre est ouverte sur le réseau et de nombreux acteurs se bousculent pour soutenir les entreprises et les institutions face aux nouveaux risques engendrés par internet. Les consultants proposent des services spécialisés construits autour d’un vocabulaire opaque. On parle de « cybercrise », d’« intelligence sur internet », de « Web invisible », de « dark sites », de méthode « Safe » ou encore aux États-Unis de « hoax tracking » : le rayon du prêt-à-penser de la gestion de crise en ligne gagne chaque jour en volume faisant peu de cas des incroyables conséquences induites sur notre société par les forces qui s’entrechoquent sur le réseau. Internet introduit de nouveaux rapports de force, modifie notre relation avec l’espace et le temps, centre les pratiques sur l’individu à qui il donne un pouvoir inédit. La société s’en trouve bousculée dans ses principes, dans ses règles et sa structure. Évaluer les risques générés par la société en réseau, déterminer les opportunités offertes par internet dans la gestion et la communication de crise exigent d’en comprendre la nature profonde, de s’en être emparé, d’en connaître les ressorts, de le vivre. Car internet est incontestablement une révolution, tant le « réseau des réseaux » redessine les contours du pouvoir, de la société, des territoires, du temps. Pour tous ceux qui s’intéressent à la genèse des crises, le cyberespace est une source potentielle de danger. Pour ceux qui se préoccupent de sociologie, internet est un lieu où naissent et meurent sans cesse de nouvelles communautés d’intérêts, d’idées et d’échanges dont les centres physiques ont peu d’importance, où les propos se propagent à vive allure, dont le modèle hiérarchique est supplanté par la logique de réseau centrée sur l’individu. Pour les médias, internet est un redoutable concurrent, capable de distiller rapidement de l’information pointue et gratuite. Pour l’économiste, internet ouvre en grand le champ de perspectives nouvelles et incommensurables, comme ce fut le cas dans l’histoire de l’humanité à chaque fois que de nouvel-les voies de communication se sont ouvertes. En ce début du 21e siècle, l’économie de l’information, du savoir et de la gestion des connaissances fait un bond prodigieux avec internet qui abolit, en partie, les frontières physiques et sociales de l’accès aux savoirs. Qui aurait imaginé il y a encore dix ans qu’il serait possible d’accéder à une formation diplômante comme le MBA (Master of Business Administration) de l’Université de Liverpool entièrement réalisé à distance sur internet ? Que l’Ecole de Management de Lyon ouvrirait un campus virtuel ? Que les journaux du monde entier se vendraient en ligne ? Que la Bibliothèque Nationale de France proposerait gratuitement l’accès à 70 000 ouvrages numérisés depuis internet ? Que les documents administratifs de nombreux pays avancés seraient disponibles en ligne ? Que des milliers d’individus livreraient leurs savoirs sur le web ? Pour les pouvoirs politiques, internet est un danger immense car il met fin au contrôle de l’information et permet aux personnes de s’organiser à grande échelle. Pour l’individu, internet est un objet surprenant tant il lui donne un pouvoir démesuré auquel il n’est pas préparé, tant il éprouve des difficultés à se situer dans l’incroyable foisonnement du cyberespace. Internet est une révolution parce qu’il change l’armature du fonctionnement d’une partie du monde. Internet est intolérable car il modifie les rapports hiérarchiques dans nos sociétés. Internet est incontrôlable car il a été initialement construit par les militaires dans l’objectif d’être indestructible. Son ancêtre, l’Arpanet, fut créé en 1969 en pleine guerre froide afin de relier entre elles les principales bases militaires des États Unis ainsi que certaines universités. C’était un réseau d’ordinateurs connectés à distance qui permettait aux savants d’échanger des informations. Avec un système d’interconnexion qui véhicule l’information par différents chemins, Arpanet pouvait résister à une attaque nucléaire : si une des liaisons était détruite, l’information pouvait trouver un autre chemin. Internet a hérité de cette caractéristique. Essayez de vous défaire d’une partie d’internet, tant que le réseau existe, il fonctionnera. Avec la puissance des ordinateurs individuels de 2004, pour maîtriser internet, c’est l’ensemble des lignes de communication et des ordinateurs de la planète qu’il faudrait détruire car chacun d’entre eux peut jouer le rôle de serveur ! Internet est incertain car il est la partie visible d’un monde en mutation, que l’on appelle déjà la « société en réseau ». L’avènement d’internet peut être considéré comme un événement majeur dans l’histoire, à l’échelle d’autres événements comme la révolution industrielle ou même l’invention de l’imprimerie, comme aime le répéter le sociologue Manuel Castells (4). Cette rupture sociale autant que technologique, internet en est à la fois le fruit et l’origine. Il en est le fruit, car sans l’évolution permanente des niveaux d’éducation, sans les échanges incessants entre individus distants imposés par les mondialisations, sans la télévision qui a aboli les frontières géographiques de l’image, sans les déplacements de masse, internet n’aurait pas lieu d’être. Il en est l’origine, car internet est un incroyable facteur de libération des tensions contenues depuis la fin de la seconde guerre mondiale dans le cristal des méta structures de notre société, dans la ligne des événements de 1968 ou encore de la chute du mur de Berlin. Internet modifie l’essence de l’espace qui relie les hommes. Echanger par email avec un destinataire à l’autre bout du monde, consulter un forum pour connaître l’avis d’autres consommateurs sur un produit, créer un site web de pétition, se procurer un livre rare en Italien, trouver l’âme soeur sur internet sont devenus des actes d’une banalité affligeante. Qui l’aurait imaginé il y a encore dix ans ? Qui aurait pensé qu’internet deviendrait une des principales sources d’information pour les journalistes, que des activistes allaient constituer d’énormes réseaux de solidarité dans lesquels les savoirs, les idées, les savoir-faire s’échangent à l’échelle mondiale, que des leaders d’opinions allaient voir le jour en ligne, qu’un logiciel libre appelé Linux allait ébranler l’incroyable puissance de Microsoft, qu’aucune information, de quelque nature que ce soit, pourrait être longuement confisquée sans paraître sur internet, à l’image de cette information sur la sous-estimation des réserves mondiales de pétroles qui transpire aujourd’hui sur la toile (5) ? Outil de communication à la fois individuel et collectif, synchrone et asynchrone, accessible à bas prix dans les pays occidentaux, internet offre aux individus plus que la possibilité de communiquer : celle de s’organiser en réseau, hors des frontières géographiques conventionnelles et, en grande partie, du champ juridique. Car il est fondamental de s’en souvenir et de le rappeler en permanence : internet signifie le réseau. Derrière cette évidence se cache la véritable révolution. Sans comprendre cette nature profonde d’internet qui lui donne sa force, il n’est pas imaginable d’anticiper les cybercrises, ni même d’imaginer utiliser le web en situation de crise. Le fonctionnement hiérarchique de notre société se veut séquentiel, s’appuie sur une spécialisation des tâches, sur une gestion linéaire du temps. Cette logique fonctionne parfaitement dans des univers stables, planifiés, rigides mais se révèle incapable de réagir face à des événements incertains, turbulents. Il suffit qu’un maillon de la chaîne hiérarchique connaisse des dysfonctionnements pour que l’ensemble du système soit mis en difficulté. Il suffit que la direction d’un groupe industriel décide d’une stratégie erronée pour que l’inertie de l’ensemble interdise tout changement rapide de cap. Dans la logique de réseau, les chemins critiques sont bannis, chaque élément du réseau possède en son sein, à l’instar de l’ADN, une représentation de l’ensemble et chaque connexion du réseau peut instantanément être modifiée pour s’adapter à une situation nouvelle. Le réseau se reconfigure en temps réel face aux événements ce qui le rend particulièrement puissant et plus réactif face aux situations inédites. La logique de réseau supplante le fonctionnement hiérarchique car elle est en mesure de s’adapter très rapidement à des situations imprévues, non planifiées, de crise. Enfin, elle créée une intelligence globale au réseau plus affinée que dans les systèmes hiérarchiques dont nous connaissons la déperdition, lorsque chaque individu contingenté dans un rôle spécifique, ne peut se permettre d’autres propositions que celles qui correspondent à sa place dans le processus. Pour comprendre cette affirmation, il suffit de se souvenir de l’organisation en villages. Certes, chacun avait sa spécialité, mais de nombreuses personnes participaient à des tâches collectives de sorte qu’elles pouvaient s’exécuter même en l’absence d’un individu. Tout en étant autonome, chaque personne à l’intérieur du village était un représentant du village et participait par cooptation à des processus de co-développement. Il n’en demeure pas moins qu’au-delà d’un seuil critique, il n’est plus possible de coordonner ces réseaux. En effet, comment gérer efficacement des milliers d’individus qui ne se connaissent pas ? Comment subvenir à leurs besoins sans les avoir préalablement déterminés et sans mettre en face de ces besoins une organisation capable d’y répondre ? C’est ainsi que dans les villes, puis dans l’industrie, la hiérarchie et la spécialisation des tâches ont supplanté efficacement la cooptation. Avec l’avènement d’internet, cet effet de seuil s’efface. Le réseau des réseaux fournit selon Manuel Castells « les moyens de largement dépasser ce seuil critique, fournissant aux entreprises, aux États, aux organisations, mais surtout aux individus, la possibilité de fonctionner en réseaux à dimensions variables et à grande échelle. Particulièrement souples et capables de s’auto organiser, les réseaux peuvent se déconnecter et se reconnecter sans perdre leurs capacités et leurs performances ni même leurs logiques fondamentales ». C’est le propre d’internet. Un individu (vous) rentre chez lui, se connecte et dans l’espace durant lequel il est en ligne, il fait partie du réseau mondial : que ce soit pour travailler, se distraire, aimer, ou militer, chacun d’entre nous va recevoir et envoyer des emails, visiter plusieurs sites Web, s’informer ou se désinformer, participer à l’information ou à la désinformation à travers des forums, des groupes de discussion ou des « blogs », ces journaux intimes que de plus en plus d’entre nous jettent dans l’océan internet, avec leurs espoirs, leurs fêlures, leurs quêtes de sens. Il existe pourtant une hiérarchie sur le réseau. Avec internet qui est devenu une source d’information, un relais d’opinion et un lieu d’expression publique, cette hiérarchie prend toute son importance dans la formation et le management de crise. Jacques Attali déclarait dans Libération du 5 Mai 2000 qu’internet « représente une menace pour ceux qui savent et qui décident. Parce qu'il donne accès au savoir autrement que par le cursus hiérarchique. ». J’aimerai ajouter une dimension à cette analyse : internet donne accès au pouvoir autrement que par le cursus hiérarchique. Le premier pouvoir que l’on peut considérer est celui d’influencer un public. Il est suffisamment important pour que Burson-Marsteller, la première agence mondiale de relations publiques, lui consacre un site web « efluentials.com » afin de convaincre ses clients de l’importance de ce nouveau pouvoir. Le propos est simple « Un américain sur dix dit aux neuf autres comment voter, où manger, quoi acheter. Ce sont les Influentials », du titre d’un livre de Jon Berry et Ed Keller paru chez Hardcover, qui explique que la capacité des Influentials à constituer des réseaux joue une rôle majeur dans ce jeu d’influence. Or, on constate également que la capacité d’influencer le cyberespace profite plus aux nouveaux venus qu’aux institutions. L’objectif de toute organisation, de tout individu qui veut détenir du pouvoir en ligne et éventuellement peser sur l’opinion est de devenir un passage obligé dans le réseau pour un propos déterminé. Nous avons vu naître ainsi des référents, issus de nulle part, qui par leur capacité à fédérer une communauté ou plus simplement à partager de l’information sont devenus incontournables. Dans le cyberespace, la légitimité n’est plus liée à un cursus, à un diplôme, une fonction, un chiffre d’affaires, mais à la valeur de sa contribution estimée par le réseau, sans que personne ne décide de cette valeur. Cette va-leur s’estime par l’importance que l’on a dans le réseau et cette importance dépend du nombre et de la force des relations, des liens que l’on créé. C’est ce que l’on appelle un nœud fort du réseau. Mais il n’est pas concevable de transcender tous les savoirs, toutes les opinions, tous les clivages d’internet, quels que soient les moyens d’un État ou d’une entreprise. Il est uniquement possible d’imaginer être un passage obligé pour des sujets d’une précision extrême et ceci pour un temps probablement limité. Sur internet, les nœuds forts apportent une va-leur ajoutée conséquente, soit parce qu’ils proposent des outils inédits à l’image de certains moteurs de recherche, soit parce qu’ils fournissent une information haut de gamme et documentée, soit parce qu’ils proposent des services innovants, soit parce qu’ils sont au centre d’une communauté d’idées. Internet fonctionne exclusivement par compétition, comme l’explique Manuel Castells « par essence, il élimine, à l’image du fonctionnement cellulaire du corps humain, les nœuds du réseau faibles ou incapables de s’adapter à une situation nouvelle au profit d’autres nœuds ». Sur internet, la médiocrité et le consensus mou ne permettent pas d’exister. La va-leur dans le cyberespace s’estime dans la capacité d’innover, de proposer, de partager mais aussi de prendre partie. C’est pourquoi les institutions, surtout dans la prudence qu’imposent les situations de crise, s’égarent dans les dédalles de leur propre fonctionnement car leur essence diffère de l’esprit né de la culture des « hackers » et qui régit le réseau : le partage et le don ! De ce point de vue, internet procède selon des modalités différentes des autres médias. Internet n’est pas exclusivement un moyen de communication mais également d’organisation qui modifie la façon dont se dessinent les rapports de force en privilégiant la coopération (fig. 1). Manuel Castells explique que les nœuds faibles (qui n’établissent plus de connexion) ou incapables de s’adapter sont éliminés du réseau : la concurrence à but hégémonique, l’individualisme et la rigidité sont mécaniquement bannis d’internet. En cela, le réseau des réseaux ouvre en grand la porte des alternatives à l’organisation millénaire de notre société. Dans l’espace dématérialisé, des maîtres du jeu virtuel issus de nulle part, viennent troubler l’ordre établi et bafouer la hiérarchie jusque dans le monde réel. Sur internet tout le monde peut potentiellement diffuser de l’information à peu de frais, s’emparer d’une crise et la faire sienne, semer le doute, créer l’événement ou transcender la pyramide sociale, volontairement ou non. Au risque médiatique qui découle de la société en réseau, s’ajoute le risque communautariste. Chaque Individu a le choix d’appartenir à une ou plusieurs communautés virtuelles dans lesquelles il est possible de s’enfermer. Dans ces communautés de nouvelles valeurs apparaissent ex-nihilo et internet en est le refuge privilégié, aux frontières parfois imperméables, prémisses d’une société fragmentée à laquelle il faudra s’adresser en situation de crise lorsqu’elle ne sera pas à l’origine de la crise. La tentation des institutions est d’en faire pour l’essentiel un canal contrôlé de leurs contenus, ce qui est contraire à la logique de réseau, à la nature profonde d’internet. Jusqu’à l’arrivée d’internet, le temps médiatique se découpait selon des rythmes imposés par nos horaires de travail, du journal du matin à la grande messe télévisée du 20 heures. Seuls quelques nantis avaient accès à la presse étrangère et il fallait attendre qu’un grand média se soit emparé d’un événement pour que celui-ci soit connu du public. De même, à l’exception de quelques empires à l’image de Microsoft, suffisamment importants pour produire leur propre magazine d’entreprise, seule la presse possédait les moyens de diffuser des informations tant les coûts de production et de diffusion étaient élevés. L’information était filtrée, vérifiée et parfois manipulée par les pouvoirs et les lobbys. Dans tous les cas, l’information était mise en scène, argumentée, contingentée dans un temps d’antenne ou un nombre limité de caractères. Des journalistes vedettes, figures de proue, donnaient du crédit à l’information, mais également une âme. Les crises médiatiques dépendaient des événements, de leur importance et de l’audimat. Une entreprise capable de parfaitement gérer les relations avec la presse, mais également ses accointances avec les pouvoirs, pouvait dans une certaine limite faire taire les médias ou réduire le risque médiatique. Cette frontière de l’impunité médiatique s’arrêtait néanmoins aux crises politiques majeures comme le Watergate aux États-Unis, les catastrophes à l’image de l’explosion de l’usine chimique Union Carbide à Bhopal (Inde) qui fit 3000 morts en 1984 (6) et des scandales comme ce-lui du sang contaminé par le virus HIV en France. Le droit à la parole dépendait pour beaucoup du bon vouloir des pouvoirs en place, des structures hiérarchiques et des lobbies politiques, syndicaux et financiers : de nombreux scandales échappaient à la vindicte populaire. C’est encore le cas aujourd’hui sur les médias de masse : nous savons à quel point il est difficile pour la presse d’émettre une critique vers un important annonceur ou un pouvoir politique en place. Les pouvoirs financiers et politiques règnent toujours sur le monde mais beaucoup plus difficilement sur le cyberespace qu’ils voudraient façonner, en préservant la synarchie qui prévaut, par la maîtrise sans partage de l’information qui circule sur le net. Pour tous ceux qui veulent s’approprier le cyberespace, c’est une erreur de penser qu’internet est ou sera un simple canal contrôlable de diffusion multimédia. Vivendi Universal et AOL Time Warner l’on appris à leurs dépends en imaginant qu’internet ne serait qu’un véhicule de données numérisées qu’ils produiraient et distribueraient. Malgré les moyens considérables de ces deux multinationales, leurs tentatives de faire converger les médias furent des échecs cuisants (7). Ces échecs ont participé à la prise de conscience de la nature d’internet par les grandes entreprises. Mais l’idée de la convergence et du contrôle revient régulièrement hanter les esprits sous d’autres formes. Lors de crises, les cabinets de conseil en communication rassurent souvent leurs clients en comparant internet et les autres médias en terme d’audience. Ils tendent à démontrer la faible influence du net en comparaison du journal télévisé de vingt heures capable d’atteindre avec la force de l’image des millions de personnes. C’est vrai pendant la durée du journal, au moment de l’impact, lorsque l’opinion se forme face à une crise. Mais c’est faire abstraction du reste du temps pendant lequel le web continue de relayer médiatiquement la crise. Cette approche qui consiste à comparer des audiences démontre à quel point le réseau n’est pas compris par ceux qui effectuent cette comparaison. Car internet est fondamentalement différent des autres médias : son interactivité incite à l’action et à l’échange plutôt qu’à la passivité. Contrairement au téléspectateur, l’internaute ne se contente pas de recevoir, il participe et contribue à consolider l’opinion constituée lors du vingt heures ou au contraire à l’effriter. Cette erreur d’appréciation conduit à minimiser le rôle et le fonctionnement d’internet en situation de crise, de mal appréhender le web et en final d’aboutir à des solutions de communication sur internet qui n’auront aucun impact positif sur l’opinion. Car, nous l’avons vu internet est bien plus qu’un véhicule de l’information, c’est avant tout un incroyable outil de réseautage, d’organisation et l’instrument d’une nouvelle façon d’exercer le pouvoir. Or, en période de crise, internet est généralement traité comme un canal de diffusion plus ou moins ciblé par les institutionnels. Hiérarchisés, contraints par les rapports économiques et sociaux, les institutions (gouvernements, compagnies, acteurs économiques) éprouvent des difficultés - en raison de la nature verticale de leurs fonctionnements - à utiliser internet en situation de crise car ils n’obéissent pas à la géométrie du réseau. Même les entreprises qui savent habituellement utiliser internet pour communiquer, vendre et constituer des réseaux perdent leur savoir-faire dans le stress d’une crise. Comme le répètent nombre de spécialistes du management, il existe un effet de sidération lors d’une crise. Ceci s’explique simplement car dans la plupart des crises, il réside une part d’imprévu, un facteur qui n’est pas maîtrisé parce qu’en dehors du champ de toute préparation, de toute hypothèse préalable. Or, en situation de crise, la part d’imprévisible vient bouleverser les prévisions, les plans et les entraînements les plus rassurants. La situation de crise est intense, épuisante, difficile à vivre par les dirigeants assaillis de toute part. Très naturellement, internet passe alors au second rang aux yeux des dirigeants car ce socle de communication paraît encore trop immatériel face à l’assaut des victimes, des journalistes et des pouvoirs publics. Or, la perception du dirigeant situé au cœur de la crise est exacerbée et biaisée par le stress. De fait, en période sensible, le réflexe naturel de l’establishment est un retour aux fondamentaux des processus qui l’animent : renforcement des liens hiérarchiques, utilisation des canaux familiers de communication, renfermement sur soi, actions judiciaires, associés à quelques réflexes standardisés par les consultants, comme d’exprimer avant toute chose sa compassion envers les victimes. « Le renard sait beaucoup de choses, mais le hérisson sait quelque chose d’important. » énonce l’aphorisme attribué à Archiloque, ce que rappelle l’ouvrage de Stephen Jay Gould, « Un hérisson dans la tempête », consacré à l’histoire de la vie. L’internaute et les activistes, tout comme le renard, incarnent la souplesse et l’adaptation dans la diversité du cybermonde et à l’instar du hérisson, les entreprises et les États personnifient la cohérence qu’elles tentent de conserver dans la société en réseau. Ces deux comportements face à internet sont particulièrement exacerbés et s’opposent en situation de crise. Nous allons tenter dans cet ouvrage d’en découvrir les différentes facettes, d’en saisir les détours, de proposer des stratégies en ayant pris le soin de se replacer dans la perspective de ce média si différent des autres. Après la compréhension du substrat, nous verrons comment internet s’empare des crises pour les amplifier avant d’aborder les cybercrises, l’objet actuel d’un curieux mélange de phantasmes et de réalités. Dans la mécanique qui anime la médiatisation des crises, nous analyserons comment internet peut s’immiscer à bon escient, notamment par l’analyse d’exemples phares. Enfin, notre progression nous permettra de comprendre que l’espace réel et le cyberespace peuvent non seulement cohabiter, mais aussi fusionner. Dans un futur proche, cet amalgame sensoriel modifiera notre vision du monde, avec tous les risques que cela comporte.
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Rumeur sur Internet - Comprendre,
anticiper et gérer les
cybercrises Éditions
Village Mondial - Pearson Education France |
![]() Comprendre, anticiper et gérer les cybercrises "Abondamment illustré d'exemples puisés dans l'actualité, ce livre conjugue à la fois une réflexion passionnante sur la révolution Internet et une véritable méthode d'action en cas de crise".
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La presse en parle :
L'expansion 08/2004 Infoguerre
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Mots clés du livre : cybercrise,
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