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 Boussoles

RSE, crise et communication
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Boussoles

Par Thierry Portal

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Depuis un tiers de siècle, les grandes croyances à caractère messianique se sont largement estompées, qui manifestaient jusqu’ici une confiance indéfectible en une téléologie du temps pérenne.

Nous quittons donc un monde s’appuyant sur de « majestueuses organisations du temps commun » pour entrer, à pas forcés, dans un univers d’autant plus chaotique qu’il ne repose plus que sur des évènements, anxiogènes par nature car de plus en plus éruptifs à l’échelle de notre ‘Terre Patrie’ . Désormais appelées crises, ceux-ci révèlent nos fragilités intimes, ‘organisationnelles’, écologiques, politiques, géostratégiques, économiques ou sociales qui sont devenues, en peu de temps, autant de filtres récurrents révélant des antagonismes fondamentaux, des ruptures souterraines larvées, des cheminements prochains.

Ainsi, l’attention aiguë qui leur est soudainement portée re dessine brutalement les contours d’un nouvel échiquier dont les règles du jeu restent à écrire, les combinaisons à comprendre et, surtout, le sens à ausculter. Mais l’utilisation outrancière du concept même de Crise ne facilite pas cette tâche, brouillant les réflexes du joueur, affolant l’horloge qui jusqu’ici guidait son geste avec assurance, contribuant à rendre caduque toute tentative d’imposer quelque schéma tactique d’ensemble…

En isolant les éléments fondamentaux de la définition originelle du mot Crise telle que posée par nos ancêtres grecs, ce modeste article a pour objet de puiser dans le signifiant d’hier ce que notre monde ‘moderne’ pourrait, peut-être, reprendre demain à son compte. L’idée est donc de proposer à nos futurs navigateurs de haute mer un ancrage différent dans l’univers de l’incertitude ainsi que d’autres instruments. Pour apprendre à voir venir et à faire avec les phénomènes de crises et de ruptures…

Notre parcours se fera en deux temps : d’abord, faire le constat d’une irrémédiable préemption de la notion de crise par les sciences de l’ingénieur et de l’organisation depuis quelques décennies, au risque d’une grande complexité ; permettre ensuite à une nouvelle lecture de la crise d’émerger qui, en laissant à l’humain toute sa place, permettrait d’imaginer comment l’utiliser au XXI siècle d’une manière re-fondée, enrichie et rénovée…

I – Le problème posé par l’idée de crise : une notion difficile à cerner, préemptée par les sciences ‘positives’

Parler de Crises peut rapidement s’avérer être délicat… D’abord parce que le terme lui-même reste imprécis et polymorphe : après tout, chacun peut y mettre ce qu’il veut, comme l’a récemment relevé Thierry LIBAERT . Dès 1976, le sociologue et philosophe Edgar MORIN dénonçait l’usage abusif d’un terme qui n’était plus en rapport avec son sens originel : « La notion de crise s’est répandue au XX siècle à tous les horizons de la conscience contemporaine (…) Mais cette notion, en se généralisant, s’est comme vidée de l’intérieur. A l’origine, KRISIS signifie décision : c’est le moment décisif, dans l’évolution d’un processus incertain, qui permet le diagnostic. Aujourd’hui, crise signifie indécision : c’est le moment où, en même temps qu’une perturbation, surgissent les incertitudes ».

Surtout, victime de son succès, elle ‘s’éparpille’ dans toutes les activités humaines, rendant de plus en plus illusoire une unification de toutes les disciplines concernées en un seul et même champ de recherches. Autrement dit, chaque champ d’investigation sous estime l’autre, rendant étanches les parois parfois minces qui les séparent. Ce qui rend difficile aujourd’hui la tentation d’une vision unifiée et claire des phénomènes de crise… Il n’existe donc aucun modèle dominant qui permette d’appréhender dans sa globalité l’importance du concept de Crise. Nulle vision holistique n’existe à ce jour qui rende chaque expérience tributaire d’une épistémologie cohérente, nécessairement beaucoup plus vaste. A part peut-être la tentative d’Edgar MORIN en 1976 qui contribue toujours à nourrir, trente ans après, les réflexions essentielles. De fait, seuls de rares traits communs entre savoirs et pratiques permettent de créer du liant : la psychologie individuelle et/ou sociale, la prise de décision, les comportements à risque, la ‘complexité’…

Nous sommes bien loin de la vision des crises à long terme proposée par la philosophie politique occidentale du XVIII siècle, héritée d’une histoire scientifique dont THUCYDIDE posa les fondations . En effet, nos Crises modernes proposent aujourd’hui, dans un temps de plus en plus ‘ramassé’, l’image d’un homme dual, secoué par des évènements qui lui sont parfaitement exogènes, victime sacrifiée sur l’autel de l’évolution. Tour à tour, il devient figure contemporaine du mythe prométhéen qui, selon Hans JONAS , le rend responsable des conséquences de ses propres choix ; ou bien brique élémentaire, particulièrement fragile, d’une structure collective qu’est toute communauté, organisation ou institution humaine.

La représentation idéale d’un individu capable de faire face, de faire plus ou encore de mieux gérer ses activités, sa vie, et de démontrer sa capacité à contrôler toutes les situations, a donc largement contribué à redessiner notre relation au monde : le temps court de l’action immédiate s’est largement substitué à la perspective de long terme. Cette maîtrise de tout, rendue possible par une gestion optimale et anticipant des risques, s’oppose radicalement à l’idée même de destin qui apparaît d’emblée comme le retour de la fatalité. Or, cette capacité de l’homme à peser sur la marche des choses, constitutive des temps modernes, s’essouffle en même temps qu’apparaissent la puissance des mutations en cours (réchauffement climatique) et la multiplication des évènements porteurs des germes de crises en devenir (instabilité géostratégique et économique mondiale, terrorisme, ‘chocs des civilisations’…).

De fait, les Crises sont appréhendées non plus au niveau de l’essence philosophique de la nature humaine mais comme des phénomènes observables, évaluables, indépendants et dans certains cas, ô illusion suprême, prévisibles et maîtrisables… En effet, depuis une trentaine d’années, de nouveaux champs d’investigation voient le jour pour comprendre les mécaniques du pire qui touchent régulièrement, voire de manière de plus en plus violente et déstabilisante, les organisations les plus préparées, les pouvoirs les mieux établis. Avec les travaux essentiels en France de l’Ecole Normale Supérieure et de chercheurs reconnus comme LAGADEC , GILBERT …, les recherches et pratiques ont principalement porté leur attention sur la nécessité de comprendre pourquoi il était si difficile d’anticiper les crises, d’engager des efforts efficaces sur le plan de la prévention pour circonscrire leur occurrence, en bref de circonvenir l’événement. L’on touche alors au vaste domaine des risques et de la sécurité, par nature transverse et pluridisciplinaire dont Ulrich BECH nous a fait comprendre, au tournant des années 2000, qu’il devenait un nouveau ‘paradigme’ .

II - Une piste de travail : retrouver le sens originel du concept pour refonder les recherches

Au fil des temps récents, l’attention portée à la compréhension des crises a principalement proposé des outils de plus en plus analytiques, utilisés par l’esprit positiviste dominant qui pense l’évolution en termes de système. Les aspects humains ne constituent plus depuis longtemps le cœur de l’analyse, noyés dans un ensemble plus ‘complexe’ et nécessairement plus vaste, porté par les communautés humaines qui en sont en charge.

De fait, notre relation avec ce concept semble s’être inversée d’avec nos ancêtres grecs. Légué par l’antiquité comme l’un des concepts fondateurs dans la vie de la cité, le terme de Crise, s’il dispose de plusieurs sens, ne possède en effet qu’une seule racine. Louis CROCQ nous apprend que le verbe Krino signifiait, dans un premier temps, « ‘séparer’, ‘trier’ pour progressivement s’étendre à l’action de choisir, puis décréter, voire choisir » . Certes, il est vrai que, en leur temps, de nombreux registres de la vie sociale grecque furent pénétrés par cette idée : les arts, le théâtre avec des œuvres comme ‘Œdipe à Colone’ de Sophocle, le droit ou bien encore la théologie utilisaient le terme « κρισισ », (d’après la racine provenant du verbe kritein qui signifie discerner) pour décrire un choix, une lutte et une décision.

C’est pourtant HIPPOCRATE qui lui applique en premier la fonction de discerner le sens d’un phénomène. Ainsi, pour la première fois en médecine, « le vocable dénotait un changement subit dans l’état d’un malade » . Dès lors, le mot Krisis désignait, dans l’histoire d’une maladie, un moment d’acmé, un instant crucial ou un point d’inflexion se traduisant par un changement subit du malade, en bien ou en mal . Selon cette acception, la crise revient à faire entrer la maladie dans sa phase décisive. Tout autant philosophe que médecin, HIPPOCRATE en tirera la leçon qu’il faut toujours aller dans le sens de la nature en ne rompant pas le travail d’une crise, et en ne cherchant pas à la combattre. Plus important encore, et contrairement aux ‘modernes’ que nous sommes, il n’utilisait pas l’idée de Crise dans le sens de « Krasis », signifiant la confusion, mais davantage dans celui de « Krisis », la décision. A sa suite, il est intéressant de noter que les romains cantonneront le mot « krisis » au seul domaine médical ; les moments décisifs dans les affaires (rerum) ou encore dans la guerre (belli) seront désignés par la notion de « discrimen-inis », dérivant de « crimen » (point de séparation) .

Tout part donc de là… « Krisis » se rapportait à l’homme, non à ses productions, en ce sens qu’elle relevait avant tout du physiologique et du psychique. Moment du ‘grand trouble’ (le maximum de la fièvre), toute crise se voit précédée d’un conflit (la résistance de l’organisme). Instant décisif, instantané d’un choix crucial, elle appelle sa propre critique en proposant une analyse et un discernement des causes, « qui amènera – le domaine médical est ici paradigmatique – un diagnostic et l’indication d’une thérapeutique » . Les périodes douloureuses, qui jalonnent naturellement l’existence comme les phases d’agitation, qui sont provoquées par des émotions violentes, sont autant de sujets de diagnostic, donc de décision.

Il en va ici des crises économiques, technologiques ou cul¬turelles comme des maladies : ce sont les comportements lors du moment décisif, du choix qui apparaissent concernés de prime abord, non les constructions empiriques. L’homme reste au cœur du conflit latent et de la crise attendue ; il en est l’acteur, non l’observateur décentré. Autrement dit, pour comprendre l’enchaînement d’évènements qui structure désormais sa nouvelle relation au monde, l’individu pourrait être amené à y instiller une part importante de lui-même. Demain, l’enjeu pourrait donc être de réintroduire de l’humain dans les mécaniques du pire selon une grille de lecture ouverte, non déterministe, particulièrement dynamique qui sache emprunter à la psychologie humaine son calendrier et son horloge. La question devient donc de savoir si, en oubliant la lecture ordonnée de ce qui l’entourait jusqu’alors, l’individu ne devrait pas lire aussi dans la crise un prolongement naturel de son ‘chaos intérieur’, rythmé par ses tensions, son stress, son émotivité ou encore sa volonté, dans une acception stoïcienne ...

Présentant en effet le visage d’une situation insolite par nature, la Crise est faite d’instabilité et de surprise, de tensions et de paradoxes, d’incertitude et de désordre, d’ignorance et d’aveuglement collectif ou individuel. Le niveau de perception, la capacité d’adaptation, l’imagination, le courage constituent donc autant de comportements que de vertus indispensables pour pouvoir la traverser, en tirer enseignements et perspectives. L’individu se trouve directement confronté à ses comportements et à ses choix cruciaux, à sa faculté (ou non) d’apprendre de ses erreurs passées, à sa double représentation de ce qui le constitue (sa relation au monde et la confiance en soi), à la pérennité de ses croyances et à l’émergence de ses doutes intimes, et même à sa propre physiologie. En ce sens, la Crise « révèle nos blocages, nos jeux de feed-back négatifs et positifs » , nos antagonismes et nos valeurs, « nos solutions concrètes ou mythologiques ». De fait, elle nous renvoie surtout à nous mêmes. Nos émotions, nos peurs sont les terreaux sur lesquels elle s’appuie pour déstabiliser celui qui en a la charge. Notre corps est sollicité au même titre que notre capacité à faire de nos sens des alliés, non des entraves, comme de la confiance en soi le moteur d’un leadership équilibré et juste ; et du système de valeurs un ancrage profond qui nous permet de plier aux avis de tempêtes, et non de rompre. Bref, la Crise nous ressemble car elle révèle ce que nous sommes. Mieux, elle devient ce que nous en faisons !

C’est donc notre relation intime à la décision qu’il s’agirait d’approfondir dorénavant. Car, quelque soit la vision que l’on puisse développer de l’idée même de Crise, c’est bien celle-ci qui semble la plus à même de rassembler tous les champs d’études jusqu’ici éparpillés. Christophe DEJOURS explique ainsi que, dans la plupart des travaux relevant de l’étude du facteur humain dans les catastrophes, : « il reste une part de responsabilité revenant aux hommes qui n’est jamais prise en considération (…) : la décision au sens fort du terme, c’est à dire celle qui concerne les situations inédites pour les acteurs ». Pour un spécialiste des crises psychologiques comme Louis CROCQ , l’action de décider (ou prise de décision) relevait jusqu’ici, sur le plan scientifique, principalement de la psychologie cognitive. Pourtant, il relève avec sagesse que l’expérience a abondamment montré qu’elle pouvait être le fruit de la volonté et qu’elle était tout autant irrémédiablement infiltrée par les dimensions affectives. C’est donc en cela que, à l’avenir, la psychologie pourrait contribuer grandement à « éclairer des crises qui ne sont pas seulement de nature psychologique » .

C’est peut-être ici que le versant originel du mot ‘krisis’ reprendrait toute sa signification …

Thierry PORTAL, janvier 2010

 

NOTA : Thierry PORTAL a publié en novembre 2009 un ouvrage intitulé ‘Crises et facteur humain : les nouvelles frontières mentales des crises (De Boeck Université)’. Au travers d’une série d’entretiens menés en 2008/2009 auprès de spécialistes reconnus des risques et des crises, le propos de ce livre est d’illustrer l’importance du psychologique dans le déclenchement, la gestion, la sortie des situations incertaines et leurs enseignements. Sorte d’approche modeste des savoirs en la matière, cette tentative de vulgarisation propose autant un panorama des recherches fondamentales et appliquées actuelles qu’un aperçu des problématiques émergentes et des nouvelles pratiques professionnelles.

Vingt deux experts ont participé à cet ouvrage, dirigé par Thierry PORTAL. Tous sont issus de l’univers de la recherche et/ou du monde du conseil. Auteurs chez les meilleurs éditeurs francophones, tous sont reconnus pour l’originalité de leur approche professionnelle, à l’échelle nationale ou internationale. Chacun d’entre eux aborde le thème du facteur humain avec ses spécificités, qu’il s’agisse d’histoire, de sociologie des organisations, de sciences cognitives et d’ergonomie cognitive, de finance comportementale et d’économie, de sciences du comportement et de neurologie, de pratiques d’activités extrêmes, de psychologie individuelle ou collective, de psychologie sociale clinique, de psychiatrie, de criminologie et de communication inter personnelle, de philosophie, de management et d’organisation, de sciences politiques.

Ce livre est une première dans l’espace francophone. Il permet au lecteur d’être à la pointe des recherches et des pratiques tout en proposant une vision renouvelée de nos crises modernes, particulièrement adaptée aux défis du XXIème siècle. Surtout, il souhaite remettre l’Homme au centre des réflexions sur les phénomènes de crise.

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