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accueil > Tous les articles > Article 0127
Le défi de la crise aviaire

Communication de crise - le magazine vol.11
ISBN
2-916429-01-08

Article paru dans :
Le magazine de la communication de crise et sensible
Vol 11 - pdf - 82 pages - 8,5 Mo
   
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Risque de pandémie H5N1
Le défi de la crise aviaire
Dr Jean-Michel Guillery

 

Etait-il opportun qu’en novembre 2004, les dirigeants de l’OMS proclament un état d’alerte mondial, en affirmant avec force - ce qu’ils n’ont plus cessé de répéter depuis - que le virus aviaire A (H5N1) serait tôt ou tard, par mutation, à l’origine d’une pandémie de grippe humaine, celle-ci pouvant se diffuser sur la planète et provoquer plusieurs millions - ou dizaines de millions - de morts ?

Et comment qualifier la volonté de cette alerte ? Etait-ce là une stratégie de pression mûrement réfléchie, pour mobiliser les énergies internationales dans la lutte contre l’épizootie qui sévissait depuis un an en Asie du Sud-Est ? S’agissait-il, après l’avertissement du SRAS de 2003 et face à l’incertitude d’un autre risque majeur, d’appliquer cette fois le principe de précaution ? Ou bien encore – mais c’est moins probable – était-ce la mise en œuvre pour la première fois à l’échelle mondiale de la démarche innovante du « catastrophisme éclairé », si bien décrite en France par le philosophe Jean-Pierre Dupuy (« Pour un catastrophisme éclairé » et « Petite métaphysique du tsunami » ; Seuil, 2002 et 2005) ?

A la première de ces questions, on sait - même si les nuances se sont multipliées, ainsi que quelques avis divergents - qu’en l’espace de quelques mois, une majorité de scientifiques a globalement répondu oui. Ils ont entraîné ainsi les dirigeants de la planète (Etats-Unis et Europe surtout) dans une très grande première : l’anticipation active - et surmédiatisée - d’une catastrophe sanitaire mondiale, avec la mise au point de plans de lutte correspondants. Étonnamment, on a peu souligné alors le défi formidable qu’allait représenter, pour des années, cette attitude.

Mais c’était là aussi ouvrir une très vaste boite de Pandore. D’où pourraient sortir l’une après l’autre, enchevêtré, de multiples crises. Et c’est bien ce qui s’est produit. A la première, provoquée par la révélation de la menace (événement proche ou pas ? aussi dévastateur que la grippe espagnole ?), sont venues se mêler successivement d’autres crises : crise de la préparation à une pandémie (qui serait prêt ? comment ? quel accès aux médicaments et aux vaccins ?) ; crises inhérentes à l’extension de l’épizootie elle même (l’arrivée aux portes de l’Europe, puis l’atteinte de l’Europe, puis de l’Afrique, puis d’un élevage en France…) ; crises liées à la survenue d’incertitudes majeures (la responsabilité des migrateurs, celle des trafics) et de « surprises » alarmantes (franchissement de la barrière des espèces, voire rôle de vecteurs de la maladie pour les chats).

Sans oublier les confusions qui vont généralement avec la médiatisation de telles nouvelles. La plupart, malheureusement, n’ont pas été anticipées. C’est ainsi que d’un risque de mutation virale, on est passé très vite - dans la perception des populations - à un risque alimentaire. Avec les conséquences que l’on connaît.

Mais ce n’est là qu’un exemple, et l’on pourrait citer aussi la confusion redoutable qui s’est installée entre précaution et prévention.

Après un an et demi d’existence médiatique, le sujet de la grippe aviaire, avec sa complexité et ses inconnues, est devenu maintenant une mine de confusions.

Et surtout, une formidable machine à crises. Car toute nouvelle progression de la menace (réelle ou perçue comme telle), toute nouvelle « révélation », est de nature à réactiver l’ensemble des craintes et des interrogations. Et nous ne sommes qu’au début de l’histoire.

En remarquant toutefois que la perception du risque pandémique reste encore assez flottante. C’est ainsi que l’atteinte de l’Afrique, peu médiatisée, n’a pas été fortement ressentie en Europe, alors qu’elle signifie la création d’un second réservoir de virus (après le réservoir asiatique), ce qui est gage d’installation de la menace dans la durée ; et aussi, peut-être, d’accroissement des risques de mutation.

Quel regard porterons-nous dans quelques années sur la gestion des premiers actes de la crise aviaire ? Cela dépendra, bien sûr, de la survenue ou non de la fameuse mutation qui rendrait le H5N1 (ou un autre virus aviaire) transmissible d’homme à homme. Et naturellement de l’épidémie de grippe humaine - plus ou moins étendue et meurtrière - qui pourrait lui succéder.

Il est remarquable en tout cas de constater qu’aujourd’hui, au sujet de cette gestion, les vrais débats n’ont pas encore eu lieu.

Les quelques polémiques qui se sont développées au sein des spécialistes sont restées relativement discrètes et ont peu diffusé dans le grand public. Cela sans doute en raison de la focalisation rapide et massive sur le problème de la consommation des volailles. Et grâce aussi, peut-être, à la lassitude que les périodes d’intense médiatisation ont provoqué.

Les points de polémiques en question sont pourtant fondamentaux. Notamment sur la non-mobilisation de moyens en 2004 pour tenter d’enrayer la progression de l’épizootie en Asie du Sud-Est ; l’occident a préféré concentrer d’emblée ses moyens pour lui-même, avec la constitution de stocks de masques et d’antiviraux ; ce qui revenait, en quelque sorte, à multiplier les canots de sauvetage avant de colmater les trous dans la coque.

La même remarque vaut pour la faible réaction en février dernier, en direction de l’Afrique, au moment de l’apparition des premiers foyers au Nigeria ; ce n’est qu’un mois plus tard que l’OMS a débuté la constitution d’une « task-force » de spécialistes capable d’intervenir en urgence sur le terrain, pas seulement pour observer mais pour agir.

Mais sur les questions les plus essentielles, celles qui ont trait aux actions d’ensemble qui seraient mises en œuvre en cas de début réel d’une pandémie, avec ce que cet événement suppose de peur et d’irrationnel ? A cet égard, le débat public est à ce jour à peu près inexistant. Les plans émis par les gouvernements ont d’ailleurs été peu commentés, mis à part la réaction de rares spécialistes.

Les interrogations ne manquent pas pourtant, à tous les niveaux, international, européen, national. Par exemple : quelles décisions seraient rapidement prises en commun ? Quelles mesures pour les transports et aux frontières ? Quelles mobilisations des forces de l’ordre et pour quelles actions ? Quelles priorités pour la distribution des masques et l’utilisation des antiviraux ? Quelles consignes pour la régulation des approvisionnements alimentaires, des déplacements, de la garde des enfants ?

En bref, comment éviter la panique. Grâce à quelles directives qui seraient de nature à établir, immédiatement, la confiance des populations ? Car s’il est une donnée de base, incontournable en de telles circonstances, c’est bien l’établissement de la confiance. Qui pourrait vraiment gérer quoi, si la confiance n’existe pas ? Ce qui suppose aussi que les priorités et les directives soient déjà connues et admises par les citoyens.

D’où la question cruciale, pour le moment absente mais qui devrait logiquement être abordée et débattue : celle de l’implication de la société civile, et d’abord de sa préparation. A commencer par son information, qui est loin d’être faite, sur les actions prévues. Et cela non plus seulement via le traitement médiatique du sujet, mais directement par les responsables eux-mêmes et leurs relais (professionnels de santé, enseignants, élus, services publics, entreprises…).

Est-il trop tôt pour se poser cette question ? Ou bien est-il décidé de la « retenir » le plus longtemps possible ?

Si l’on veut être conséquent dans une démarche d’anticipation et définir vraiment des plans de lutte en cas de pandémie, il ne suffit plus aujourd’hui de rester au niveau d’une gestion « administrative » du dossier, d’énoncer quelques grands principes vagues, diffuser des conseils d’hygiène, et inciter les uns et les autres à avoir des plans de continuité d’activité (ou encore, demander aux maires de France de recenser maintenant les cercueils qui seraient disponibles).

Il est temps d’affronter la difficulté qui sera certainement l’une des difficultés majeures : mettre en œuvre, sur ce qui serait fait concrètement pour protéger les hommes, un vrai programme de communication en direction des citoyens. Au risque, bien sûr, du débat et de la polémique.

C’est là, probablement, une grande partie du défi qu’entraîne l’hypothèse acceptée d’une pandémie grippale. Mais si par malheur elle survenait, quelle « gestion de crise » pourrait être effective sans l’adhésion des citoyens ?

Dr Jean-Michel Guillery

 

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